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GALERIE D'ART CONTEMPORAIN

   L’ÉNIGME DU DÉSIR : ERNEST BRELEUR À L’ŒUVRE

Séloua LUSTE BOULBINA


«non des oeuvres mais la matière elle-même dans quoi l’ouvrage chemine – tous, liés à quelque projet qui bientôt les rejeta – premiers cris, rumeurs naïves, formes lassées – témoins, incommodes pourtant, de ce projet – qui de se retrouver imparfaits se trouvent solidaires parfaitement – et peuvent ici convaincre de s’arrêter à l’incertain » Edouard Glissant, « Le sel noir »

Qu’un escargot manquant se faire écraser sorte de sa coquille et explore un nouvel univers : énigme du désir. Qu’il s’agrège à une plante pour se protéger de la chaleur : énigme du désir. Chez Ernest Breleur, la femme est métaphore ; le corps symbole de la vie. Car ce que l’artiste creuse, après avoir longuement – et longtemps – exploré la face noire de l’existence, l’impuissance, la finitude, c’est ce que les philosophes classiques nommaient appétit, en allant du vivant le plus insignifiant à l’être duquel le monde puise l’ensemble de ses significations. Cette ronde obsédante et proliférante tend à percer ce qu’Ernest Breleur nomme « l’énigme du désir ». Aenigma : parole obscure ou équivoque, qu’on laisse entendre. C’est un substantif féminin. Ce pourrait être un autre nom de Dieu. De cette interrogation en forme de quête, le peintre reprend indéfiniment le même motif et le compose différemment. Une accumulation de chairs féminines flotte dans un milieu liquide ou gazeux. Des sexes innombrables engloutissent proprement la vision. Des corps célestes s’entrelacent dans un mouvement sans commencement ni fin. Une population se renouvelle constamment sous la fièvre figurative d’un désir qui, de l’artiste, brûle la main. Désir énigmatique que celui de l’artiste sidéré. Que montrent les dessins ? On peut croire qu’ils expriment un culte secret : à un astre, des étoiles, une constellation. Ne disent-ils pas, tout au contraire, le nécessaire renoncement à la voie lactée et à ses éblouissants azurs ? Entre l’au-delà et l’ici-bas, Ernest Breleur ne tranche pas. La parole est suspendue, le secret conservé, la nostalgie intacte.

Ernest Breleur a toujours pratiqué le dessin. Il a réalisé de nombreuses études au crayon et au feutre pour sa série de peintures « Mythologie de la lune ». En revenant en arrière, on y reconnaît aisément les corps qui peuplent « L’Énigme du désir », sauf qu’alors, ils sont acéphales. Ils sont aujourd’hui entiers, entêtés, toujours aussi charnus et, comme en apesanteur dans de l’air ou de l’eau, du ciel ou de la mer. C’est la multiplicité, l’incommensurable qui occupent l’espace, à proportion de la taille de la feuille de papier. L’exubérance baroque des formes et des couleurs exhibe l’ivresse singulière qui préside à une pratique ancienne mais aujourd’hui autonome. Toute une « poétique de la relation », pour reprendre l’expression d’un compagnon de l’artiste, Edouard Glissant, se forge dans des rondes qui constituent un motif caractéristique de la peinture et des dessins d’Ernest Breleur. Non sans démesure.

Ces corps sont sans couleur, ils sont images formelles de tourbillons sous-marins qui évoquent tout à la fois la profondeur des gouffres et l’intensité du plaisir. Les femmes-poissons entrelacées dans l’île-monde – le tout-île du monde – dévoilent la mystérieuse alchimie de la vie. Autrefois, quand Ernest Breleur travaillait sur l’autre versant de la vie, son côté mortel et mortifère, naissaient – aussi – des figures masculines, faites de radioscopies détournées de leur usage médical. Elles ont disparues avec ou dans « L’énigme du désir ». Comme s’est envolée aussi toute pesanteur. Le poids des corps s’est dissipé dans la légèreté des mouvements. Auparavant, l’artiste composait minutieusement des sculptures filiformes et multicolores dont les matériaux empruntent à « la féminité ». Toute une population que le moindre souffle d’air dans l’atelier anime et fait vibrer. Une autre version de l’animation et du mouvement est aujourd’hui projetée sur la blancheur du papier. L’érotisme est plus fermement, ou plus explicitement, ou plus amplement assumé.

La question de la naissance a finalement hanté toute la pratique artistique d’Ernest Breleur. Déjà, membre fondateur du groupe Fwomajé, dans la recherche plus tard laissée de côté d’une esthétique caribéenne, il peignait « L’oiseau et l’œuf » puis « Le mariage du soleil et de la lune ». Considérer signifie d’abord contempler les astres (sideria) pour savoir si la destinée était favorable, le moment opportun, le jour faste. Comme considérer, désirer appartient au langage des augures. Ceux-ci déchiffraient les signes du ciel pour répondre. Désirer veut dire alors regretter l’absence de l’astre ou du signe favorable. Pas de désir, donc, sans attente d’une satisfaction, sans nostalgie d’une étoile. En ce sens, le désir, en quête d’une apparition céleste, est en manque, projeté toujours au-delà de sa visée. L’ambiguïté ne saurait disparaître d’un état tendu vers l’après et arrimé à ses antécédents. L’œuvre tout entière en montre la tension. Il importe, pour finir, de dire que le retour au dessin n’est pas un retour en arrière. C’est un détour de plus dans un travail qui, par boucles successives – ou plus exactement par vagues - a exploré à la fois le connu et l’inconnu, l’ancien et le nouveau, l’ici et l’ailleurs.