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GALERIE D'ART CONTEMPORAIN

   La reconstitution symbolique de l’être

Yolanda Wood


Dans l’actualité, l’art caribéen n’a cessé d’aborder les problèmes d’identité mais il se trouve que ses modes d’indignation sont plus grands et plus divers. Les inquiétudes identitaires se déplacent pour revenir toujours au sujet, social ou individuel mais sujet finalement. Dans cette zone équidistante entre l’homme et la société se situe l’œuvre récente d’Ernest Breleur pour, à partir d’elle, et avec elle, réaliser la reconstitution symbolique de l’être. Le processus est complexe et dramatique. L’artiste est conscient de son utopie.

Habitant d’une région à l’histoire et à la géographie fragmentées, Breleur a très bien compris la valeur constitutive de la partie annonciatrice du tout. L’utilisation de la radiographie du corps humain comme support et recours fondamental dans ses œuvres, renvoie au contact avec le corps malade et avec la partie à laquelle le tout se trouve à la suite du traumatisme et de la maladie.

La suture, quelque chose de plus d’un processus adhésif pour les blessures. La suture est l’exercice par excellence de l’artiste devant les fragments, non pour recomposer la réalité mais pour donner une certaine dignité aux coutures qui rattachent les parties au tout dans un chaos constant dans lequel se débat l’existence humaine.

Le montage radiographique en morceaux de grand format bidimensionnel, les uns à côté des autres, compose une espèce de tapis dans lequel coexistent l’opacité et de transparence. Signes reconstitutifs de la relation vie-mort, ombre et Lumière. Un jeu symbolique d’oppositions en coexistence au sein d’un langage visuel apparemment abstrait. Sur les plaques, les sutures à la manière de petits motifs, composent le véritable trajet abstrait du geste automatique dans lequel le hasard agit sur le support d’images suggérées pour créer une imprévisible géométrie chaotique. L’image est fondement et elle est ici esquissée, fragmentée, soumise à une récupération pour être reconstituée.

Ernest Breleur réussi à intercepter les zones d’un trouble anthropologique de dimension régionale et universelle. Les fractures des zones opaques sont devant le spectateur qui ne les capte pas. Les plaques radiographiques proviennent d’ici et d’ailleurs, de toutes parts. Sur la table opératoire de son atelier, la vie reprend. Il y a dans son travail un composant ludique et un jeu de rôles spécifique de l’art contemporain.

Il s’agit d’une stratégie libératoire qui se charge de ses propres énergies et se trouve confrontée à elle-même. L’artiste participe à une esthétique récupératrice et à une vision d’intégration dont la prétention n’est pas d’affirmer mais de suggérer.
L’œuvre se présente comme étant polysémique et ouverte afin de satisfaire les multiples attentes du récepteur. Il s’agit d’un assemblage poétique comme exercice critique devant les factures du sujet social et individuel qui caractérise l’histoire dans la Caraïbe. L’œuvre d’Ernest Breleur pénètre ainsi l’espace des conflits humains à partir d’une perspective philosophique et anthropologique... Il n’est presque toujours ainsi de l’art véritable qui est d’aujourd’hui et de toujours, aussi bien dans la Caraïbe qu’ailleurs dans le monde.