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GALERIE D'ART CONTEMPORAIN

   Big Bang Boom ! A cosmic Poetry.

Chris Cyrille


Poésie


Je n’arrive pas à...Comment écrire sur vous ?

Dire quoi ? Dire c’est de langagement

Tant de grandes figures ont déjà écrit sur votre œuvre et
elles comme vous, avez construit une barricade faite de
casques et de boucliers ; pris entre les lacrymogènes ; je
toussais.

J’ai fui et laissé derrière moi deux discours au lieu d’un
seul pour m’approcher de vous. Celui-là poétise, comme
vous


Sur vos dessins


Tout commencerait par un manque...par un spasme, une
contraction musculaire du cosmos qui n’en peut plus et
cette première molécule qui tressaille d’un frottement
avec celle qui lui manque depuis toujours (« tu me
manques terriblement... ».) et ce premier lait qu’elle
boit ouverte jusqu’à l’éruption éructions et première
création

(comme cette scène que j’imagine où couchée près de
moi la lumière défaite je bois ton lait entre deux eaux)

Premières heures d’une orgie en longs déploiements
de doigts dans les bouches humectées des astres nus
et d’un désastre de trous noirs qui jouissent grâce faite
aux légers vrombissements couplés de deux astres qui
bandent

Et le dernier cri déchirant du cosmos à la fin de son plai-
sir érotique et un premier râle mouillé

qui tombe en gouttes sur nos têtes crépues des millions
d’années après, encore

Souvenirs d’une première étreinte de premières pluies
nuptiales


Mon regard, démis

pendant que ces corps jouent leur orgie, doux leurs
doigts dans les bouches chaudes du cosmos osmose,

seins qui fleurissent tendres en dépliures d’hibiscus,

lèvres défaites par un tremblement définitif l’infinitif du
baiser qui est un verbe, que ces silhouettes performent
dans le noir où elles jouissent par et pour elles-mêmes
sans points de fuites – ni bacchantes ni baigneuses de
Rubens, Fragonard ou Picasso.


Tu me manques

Le temps et l’espace décousus sans lanmou sans le
mûrissement des glands où glisse ta langue (après que
tu viennes) qui sécrète des fruits nouveaux l’eau de
tes mains qui tarie et ton absence lourde...Le temps
m’est un couteau sous la gorge,

– et pendant ce temps encore ces corps que j’entends
jouir par-delà la cloison, leur peau cybernétique, un
oui en contact léger et l’éclaboussement d’un lait
communal où chacun mêle ses lèvres humidifiées
; poussent les courbures d’un arbre qui ne racine
jamais, des branches qui s’endoigtent et s’enlanguent
toujours plus fort jusqu’à cracher des fleurs d’hibis-
cus, belles d’éclats. Elles crient une dernière orgie.


UN MONDE SORT UNE TÊTE, BELLE


Et moi (le regardeur aveugle qui ne critique pas) ne
suis que le voisin de leur plaisir, qui tente ici une poé-
sie du cosmos comme dans vos dessins, Ernest.


Sur vos sculptures


Et puis vos algues sculptées qui continuent l’élan, qui
pendent comme les sargasses au bord perdu de nos
plages, qui composent une image qui est une poésie
comme ce tableau que j’imagine : le corps d’Osiris
éparpillé au bout de mon sexe égyptien léger que
vient recoudre Isis (à l’image de votre pratique
qui recoupe des bouts de corps)

Composées de pompons radiographies perles qui
m’aident à me travestir ; ce rouge sur mes lèvres
ouvertes, ce fard sur mes paupières envolées. Vous ré-
coltez dans des brocantes de vieux objets pour ensuite
composer des aubes (odes) qui viennent congédier
vié esprits vié fantômes. Je sais que la mort murmure
ses raisons derrière nos fêtes et nos carnavals où nous
dansons et chantons derrière les tambouyés– la mort
est invitée à jouer son rôle mais, surtout, qu’elle ne
vienne pas tout foutre en l’air !

Si vous chantez aujourd’hui les joies, Ernest, c’est
en connaissance des peines - citons vos séries (de
peintures ou de sculptures) longtemps consacrées à

la vie sous l’œil de la mort : Mythologie de la lune,
Crucifixions, « Radiographies », Portraits sans
visages... Aujourd’hui, nous chantons les
reproductions et accouplements célestes ! – Et ne me
parlez ni de Relation ni d’opacité ou d’imprévisible si
ce n’est pour leur tordre le cou. Merci


En fin de ce grand carnaval, les corolles qui décli-
gnent

Le commencement d’une vie nouvelle qui se présente
devant vous.

La fin comme le début Ernest est un grand trou noir,
un long monologue après l’épuisement

plus de regards pour vous juger vous enfermer le
saṃsāra défait

le corps pulvérisé et ce premier souvenir d’une vie
somme toute

définitive

remarquable

la vôtre,

cher

Ernest



Théorie


Il y a là dans cette exposition sept dessins prove-
nant de deux séries : L’origine du monde (2013)
et L’énigme du désir (2014), et quatre sculptures
venant elles de trois séries : Le vivant, passage par
le féminin (2015), et série féminin
suite (2019). Tous traversent la notion du désir, du
féminin et du cosmique . Je traverserai dans un pre-
mier temps ces notions, ensuite je passerai vers un
terrain plus critique (à propos des discours que l’on
tient parfois sur votre travail) et enfin je reviendrai
sur cette notion du cosmique ou du cosmos plus
précisément.


Qu’est ce qui nous force et entraine à entrer en
relations ? Quels sont ces rythmes et ces tempos
qui produisent du différent et d’infinies variations ?
J’imagine grâce à vos œuvres sur papier que ces
rythmes pourraient être des rythmes de désirs, que
tout rapport ne s’effectue pas comme ça mais bien
à partir de nos sentiments, émotions et affects.

Il n’y a pas de Relation mais seulement des re-
lations particulières (des particules de relations)
qui entretiennent le désir, lanmou (ou le contraire)
comme dans vos dessins Ernest où le cosmos
devient l’espace sans horizon, où le désir est ce qui
fait joindre et disjoindre les corps en flottement. Et
ces relations particulières poussent dans vos dessins
à des couplements au-delà des coupements qui
ne me semblent pas obéir aux pensées de sépara-
tion faisant alterner féminin/masculin, blanc/noir,
homme/ animal... Le cosmique est (peut-être) ce
qui ne connait ni le dyadique exclusif ni le binaire
; il est le lieu du plus que soi, des infinités où la
cohérence habite dans les coupes de l’incohérence.
Le soi n’existe plus, il éclate.

Je parlerai ensuite de ce que vous appelez des « ap-
parats féminins ». Il y a là du travestissement, des
nœuds diaboliques (le dogme chrétien n’a jamais
aimé les nœuds, les 6).

Ces  « apparats » ne m’auraient pas du tout parlé
s’ils n’étaient qu’une nouvelle manière de coloniser
des corps et de jouer sur les planches d’un couteau
qui est un miroir bifide. Non, au lieu de ça j’en-
tends et j’écoute ces « apparats » comme des jeux
d’alternances et de variations. Il y a dans cette caté-
gorie de féminin que vous employez des pratiques
de travestissements carnavalesques et créoles quee-
risant d’anciennes catégories restées coloniales.

Second point que j’aimerais partager avec vous.
C’est une conception du temps (d’un temps chaoti-
que, en cercles répétés, à l’image du cosmos).

Lisant les discours que l’on a pu tenir sur votre tra-
vail, j’ai remarqué que l’on opérait, comme grille
de lecture, ce qu’on pourrait appeler des lignes ou
des pensées de ruptures. Tout serait presque déjà
expliqué : en 1989 vous rejoignez le groupe mar-
tiniquais Fwomagé – en 1992, vous rompez avec
la peinture – il y a ensuite les radiographies – puis
vous reprenez vers 2013-2014 vos dessins. Bref,
il n’y a que des séries d’évènements lus sous le
prisme de la rupture. Vous concernant je parlerais
d’accélérations. Pour moi Ernest, vous avalez le
temps, vous le vivez dans l’urgence et traversez
en une courte période une multitude de données.
Vous êtes dans une accélération face à l’urgence
– de quoi ? – du monde, de nos situations, de nos
précarités. Il n’y a pas une succession de coupes
de temps, c’est un même temps qui s’accélère et
parfois ralentit et qui dans sa propre accélération
concentre et avale plusieurs autres temps à l’image
d’un cyclone. Parfois, vous revenez sur des choses
faites lors de vos débuts. Ce temps est comme un
disque, il a ses rembobinages, ses syncopes, ses
sauts, ses arrêts et ses accélérations. Dans tous les
cas, ces discours saisissent l’évènement comme
un coup, comme quelque chose qui rompt mais je
pense que c’est une mauvaise lecture, que c’est une
lecture de théoriciens, de critiques et non d’artistes.


Intuition : Les pensées de ruptures sont pour les
analystes et les policiers



Dernier point : l’image du cosmos ou du cosmique.

Le point de fuite, le point de vue s’arrête à l’hori-
zon. Mais il n’y a plus d’horizon dans le cosmos,
plus de ligne, il n’y a qu’une totalité. Le point de
liberté n’est plus une coordonnée terrestre ni terri-
toriale, c’est un plan cosmique et spirituelle où les
coupes d’identités disparaissent pour laisser place
à des points de résonances avec le monde dans sa
totalité sentie et rêvée. Ne pouvons-nous pas penser
pour chacun.e.s non pas qu’un droit à l’opacité
mais surtout un droit au cosmique qui établirait
pour nous non pas qu’une relation aux autres êtres
humains mais au cosmos et à l’ensemble du vivant ?
Le cosmos est le point ultime, celui où le marron
finit sa route, celui où il retrouve les marques de
récits anciens où la respiration des plantes, où les
énergies telluriques, où les rythmes des vagues sont
approchés comme des semblables. Le cosmos est
même ce point de décollage où le rêve se projette
jusque dans l’Espace, rêvant de futurismes, dépas-
sant la question du possible au risque de ne jamais
atterrir si ce n’est dans une autre planète. Je suis
sûr, que si nous étions capables de couper à même
le réel ou l’air, de nouveaux mondes s’ouvriraient
à nous. Au final, je me demande si ce concept de
cosmique, d’un espace/temps inconnaissable et
chaotique ne serait pas le vrai lieu pour nous d’une
décolonialité (c’est ce que semble penser les multi-
ples variations de l’Afro-futurisme).


Intuition : Le corps reste encore ce dernier mythe,
ce dernier fétiche jusqu’à la prochaine annonce de
de son éclatement (et non explosion) dans le cos-
mos. Plus de pensées binaires. On vivrait là dans le
monde des molécules et des particules révolution-
naires et la science deviendrait une rythmologie
calculant non plus les trajectoires significatives
mais les rythmes asignifiants. Érotisme galactique,
reproductions cosmiques et non binaires.


Enfin, je vous avoue que ce texte a été presque
impossible à écrire. Je n’osais pas, je fuyais. Votre
travail qui outrepassait mon regard. Mais disons
que ma seule idée, au-delà d’écrire aux alentours de
vos œuvres, a été de dire ceci : qu’aucune appro-
che critique ne prévaut et qu’approcher un travail
(que l’on aime), c’est se mettre à danser avec lui,
à tourner et trébucher. Voici, sous l’œil de votre
jugement, mes bigidisrépétés.