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GALERIE D'ART CONTEMPORAIN

   Abel Techer et le lapin blanc_AICA SUD_2020

Scarlett Jesus


« Qui es-tu lorsque personne ne te regarde ? » C’était le titre que la Galerie Maëlle, à Paris, avait choisi de donner, en janvier 2017, à une exposition collective consacrée à la présentation de cinq jeunes artistes, dont le réunionnais Abel Techer.
Un titre prenant la forme, alors, d’un questionnement. Pour cette exposition personnelle que la Galerie Maëlle lui consacre, du 6 février au 20 mars 2020, le titre est tout aussi direct : « I call you from the crossroads ». Mais un glissement significatif s’est opéré.On constate, en fait,le passage d’une interrogation faite par une personne extérieure s’adressant à l’artiste, à une prise de parole de celui-ci à la première personne. Le défi qui consistait à prendre la liberté de révéler son MOI, en toute franchise et sans masque, évoquait déjà la volonté de se mettre à nu comme Jean-Jacques Rousseau l’avait fait dans ses Confessions. Or, cette nouvelle exposition ajoute au « Qui es-tu ? » initial, la référence symbolique du lieu dans lequel se trouve l’artiste « from the crossroads ».
La « croisée des chemins », indique à la fois un croisement et des directions qui s’opposent. Mais cette « croix », la figure du X, est un symbole polysémique.Elle peut désigner l’interdit, comme elle peut tout autant être utilisé pour désigner le chromosome qui va déterminer le genre, féminin (XX) ou masculin(XY). L’X, c’est aussi l’inconnu. L’artiste, qui se dit être « à la croisée des chemins », serait donc positionné à un carrefour, face à deux orientations opposées. Soit aller tout droit, dans une direction convenue. Ou bien, prendre un chemin de traverse, obliquer pour prendre une voie détournée, une piste non aménagée. Enfin, n’oublions pas que le carrefour est traditionnellement, dans les contes en particulier, un lieu magique, propice au surgissement d’êtres maléfiques.
Reconnaissons que la posture dans laquelle se place Abel Tacher pour nous interpeller est une posture à risques. En effet, il se prend lui-même comme sujet d’étude afin de réaliser des peintures que l’on pourrait qualifier de « nus ».S’il existe, en art, une tradition d’autoportrait de nu d’homme depuis Albrecht Dürer, Abel Tacher va s’en emparer pour la détourner. Reprenant le procédé classique de la peinture à l’huile et d’une figuration réaliste de lui-même,sa démarche s’éloigne délibérément des conventions du genre : ses quatre « autoportraits nus »,d’une extrême pudeur, sont tous asexués. Soit le sexe n’est pas visible, l’artiste se représentant de dos, à mi-corps ou dans une position fœtale, soit le sexe est caché, sous une épaisse couche de crème à raser. Ainsi l’artiste se montre soucieux d’éliminer de son corps tout ce qui pourrait évoquer la virilité masculine au travers de la barbe, des poils et même des cheveux. Non seulement son corps apparaît le plus souvent glabre, mais deux peintures le féminisent. L’une le dote de seins,l’autre lui attribue des mains aussi délicates que celles de « Gabrielle d’Estrée au bain ».Par ailleurs le réalisme de l’autoportrait, qui permet d’identifier la figure (et le corps) de l’artiste, est délibérément déconstruit par un traitement poétique renvoyant à un univers onirique et symbolique, dans lequel dominent le bleu pastel, le gris et des contours flous.

C’est alors ici que semble se situer, à travers les deux toiles les plus récentes, datant de 2020, « la croisée des chemins ». Dans la première, Abel Tacher, comme devant un miroir, est adulte. Il nous fait face et décline son identité au moyen d’un carton sur lequel figure, d’une écriture manuscrite aux volutes précieuses, l’inscription « invisible », « ti femel ». Alors que privé de l’antécédent « ti », l’expression créole correspondrait à une insulte pour désigner un homosexuel, avec son antécédent l’expression devient hypocoristique, renvoyant le jeune homme au monde de l’enfance. Et c’est ce monde de l’enfance que nous retrouvons dans la seconde toile. Abel Tacher s’y représente enfant, reproduisant la rencontre d’Alice, endormie, avec « le Lapin blanc aux yeux roses » qui va l’entraîner au « Pays des Merveilles ».
Et c’est depuis cet univers fantastique -« from the crossroads »-,  incarnant ses peurs et fantasmes que l’artiste nous interpelle. Si le lapin blanc n’apparaissait pas encore sur l’autoportrait aux seins, datant de 2015, des objets étranges y figuraient déjà, à l’arrière-plan : deux pompons suspendus à un clou (dont l’un rouge vif et l’autre blanc), et une paire de ciseaux sur un coin de table. Trois ans plus tard, en 2018, dans l’autoportrait de dos intitulé « Envers », un lapin blanc en céramique, renversé et montrant son dessous creux, fait son apparition.

Nous retrouvons enfin le Lapin blanc dans l’autoportrait endormi. La symbolique qu’il y incarne est très ambiguë.  D’un côté, il console l’enfant endormi, fonctionnant comme un doudou en peluche. Mais, de l’autre, il inquiète. Et sérieusement. Par sa dimension gigantesque d’abord. Mais aussi par son dédoublement et sa prolifération en êtres monstrueux. Une multitude d’oreilles démesurées aux allures de phallus se dresse de façon menaçante. Nous quittons alors le monde enchanté de Lewis Caroll pour nous retrouver de plein pied dans celui, beaucoup plus anxiogène, de Jérôme Bosch.