FR | EN
GALERIE D'ART CONTEMPORAIN

   Abel Techer et la fluidité des genres _ YACI_2020

Camille Bardin


Je ne voulais pas écrire de texte sur ton travail Abel, je voulais simplement retranscrire l’échange que nous avons eu hier, dans ton atelier, et le publier tel quel. Ce n’est pas que l’envie me manquait, bien au contraire, mais ta peinture est si intime que cela me semblait déplacé de lui imposer mes mots. Écrire sur ton travail, c’est comme changer les meubles de place dans une maison où l’on est l’invité, cela ne se fait pas. Mais tu me l’as demandé – pour connaître mon avis as-tu dit. Alors je vais tâcher de te dire ce que j’ai ressenti face à tes peintures et, comme ce texte est destiné à être publié, je vais essayer – prudemment – d’expliquer à la personne qui me lira ce qu’elles figurent.

  C’est toi qu’on voit. Tu es là, devant nous, habillé de ta chair imberbe. Avant de commencer à peindre, tu as laissé tomber tes vêtements, tu t’es enduit de gel puis tu as laissé glisser ce rasoir contre ta peau. La lame a coupé tous les poils que ton corps produit : ceux des jambes, du pubis, du torse, du visage et du crâne. Tu es donc là, face à nous, complètement nu. Ton visage, parce que tu lui as ôté ses sourcils, revêt des émotions étranges. Tu sais, Abel, j’ai toujours eu du mal à regarder un visage entièrement rasé. Historiquement, c’est  l’une des premières violences que les bourreaux infligent aux condamnés : on a ainsi successivement rasé les sorcières pour trouver sur leur corps la marque satanique, les crânes des personnes déportées, puis ceux des femmes qu’on accusait d’avoir couché avec l’ennemi à la fin de la Seconde Guerre mondiale ; aujourd’hui le crâne rasé, c’est aussi le signe d’une chimiothérapie longue, douloureuse, et parfois vaine. Mais chez toi, la symbolique est autre.

  Tu figures un corps qui navigue. Comme la drag-queen qui farde son visage et couvre ses cheveux, tu te débarrasses ici des attributs normés du genre. Une tabula rasa pour que ton corps soit débarrassé des représentations sociales qu’on lui a imposées. Pour moi ici, il ne s’agit pas de travestissement, puisque tu ne te défais pas d’un genre pour te saisir de l’autre.  L’identité que tu t’offres dans ces toiles est indéfinissable, remodelée et surtout modelable à souhait. On le comprend avec la mise en scène de la plasticité de ta chair : tu tires sur ton torse pour qu’une poitrine se forme, glisses ton sexe entre tes cuisses pour le dissimuler, tu dessines d’autres possibilités d’existence.

Mardi, tu m’expliquais aussi avoir commencé la peinture depuis peu. D’ailleurs cela se voit : il y a des cuisses trop fines, des muscles trop courts, tout n’est pas parfait. Mais qu’importe ! Ta virtuosité est ailleurs. Il suffit de laisser notre œil se promener sur le brillant d’une porcelaine ou sur la poudre d’une joue pour finir d’en être convaincu. Aussi, cela aurait pu paraître ironique de te voir choisir un médium si définitif pour aborder la question de la fluidité. Quand on travaille sur le genre, si l’on souhaite proposer de nouvelles représentations, on tâche d’abord de mettre à mal celles qui aujourd’hui font foi. Cela m’a touchée, Abel, de voir à quel point il était important pour toi de poser les choses sans les fixer, sans les rendre définitives. Tu es allé chercher du côté de l’Italie renaissante pour comprendre le sfumato, pour que – même dans ta technique – soient évincés les cadres, les limites et les contours. Si bien que, dans tes peintures, tout est transparent et flou, tout se disperse.

J’espère que les personnes qui visiteront ton exposition prendront le temps. J’espère qu’elles se laisseront happer par cet avatar qui se meut de toile en toile, qu’elles oseront regarder ce corps que tu nous offres ; j’espère qu’elles s’abandonneront à cette sensation de demi-sommeil qui offre à ta mythologie la liberté de s’épanouir. Mais surtout, j’espère que ce rêve vaporeux dans lequel tes œuvres m’ont plongée surviendra un jour. Merci infiniment Abel, tu m’as bouleversée.