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GALERIE D'ART CONTEMPORAIN

   La poétique de Dani Soter

Fabiana De Moares


« L’oubli n’est pas seulement une vis inertiae, comme le croient les esprits
superficiels ; c’est bien plutôt un pouvoir actif. (…) Là, je le répète, le rôle de la
faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir
l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. On en conclura immédiatement que
nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de
l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli.

Nietzsche

Nous ne pouvons pas séparer l’artiste de son travail, des différents matériaux et langages artistiques qu’elle manipule, en même temps, dans une quête d’écriture.
L’histoire en question est celle d’une femme, d’une artiste, qui s’intéresse particulièrement aux récits. Du récit personnel, intime, qui renvoie à une enfance peuplée de voix, de fantasmes, de situations, de lieux et d’objets, aux récits qu’elle crée, sous la forme de couvre-lit, lorsqu’elle réalise une performance (Pensão Ibérica, 2010), en cousant à partir de mots empruntés aux spectateurs-participants – « on rassemble les bouts qui ont déjà été faits, comme une histoire collective où la voix est la ligne et le secret est le point ».

Nous ne pouvons pas penser la poétique de Dani Soter sans considérer les rapports de l’artiste à la construction incessante de ces récits, des mécanismes fondamentalement humains, tissés par le langage, élaborés en périodes, peuplés de sens, de signes. A commencer par son intimité, par les dits et les non dits de son vécu, des moments de son enfance. Les flashs de mémoire, qui se dessinent partout dans la poétique de l’artiste, servent de sol, de terrain, de fond et, parfois, de matière pour ses œuvres.

Cette écriture part du dessin, du fil de l’aiguille, d’une corde rouge qui trace un chemin, ou du crayon. Elle se laisse porter par l’image photographique, qu’il s’agisse de l’image composée par l’artiste – récupérée dans les souvenirs de sa vie – ou celles venant d’inconnus, anonymes, récupérées dans des brocantes. Cette écriture cherche à remplir un vide, des lacunes laissées ouvertes au cours de la vie. Remplir, mais aussi effacer, comme deux gestes complémentaires et, ici, cycliques. Effacer avec une gomme son journal intime, en laissant visible la poussière de gomme, ce résidu matériel du discours, de la mémoire (Journal intime, 2012). Effacer volontairement les traces d’une mémoire, c’est un geste inutile et inefficace, mais en même temps c’est le rêve de tous ceux qui font face à l’inconfort lié à certains souvenirs.

Le travail de Soter joue avec cette blessure sociale que nous connaissons presque tous : le devoir d’adhérer à la tradition de la famille, en créant des subterfuges pour en faire perdurer l’image.

Non sans une touche d’humour, l’artiste expose les mécanismes d’oubli volontaire, qui contribuent à la bonne image des relations familiales – les discours que nous faisons semblant de ne pas écouter (Blá blá, blá et Les mots, 2012), le silence qui soutient les alliances (Silence et le Silence est d’or, 2012), qui amortit et dissout les conflits, qui maintient le (faux) calme pour préserver l’image (faussement) heureuse de certaines liaisons sociales.
Nous comprenons ainsi pourquoi Soter conçoit un arbre généalogique incomplet, où manquent les noms de ceux qui constitueraient une arborescence familiale, par exemple.

Vides sont également les visages de ces corps dessinés avec des lignes très fines, d’un mouvement posé, mais ferme, et dont les bras et les mains essayent de palper quelque chose, sans succès – chercher le palpable pour comprendre les phénomènes, pour les saisir et les inclure dans l’expérience, pour enfin les transformer en vécu, les représenter.